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Plusieurs de mes lecteurs ont regretté ma sévérité face au Morane 406.
Comme j'ai complété mon dernier post sur le Dewoitine 520 par un texte sur
son aptitude au combat vu par des Allemands, qui en donne une vision plus directe et précise, je vous propose ici de voir le Morane d'une manière similaire.
Pour cela, j'ai analysé l'ensemble des opérations menées pendant la Bataille de France, dont le bilan est d'ailleurs très complexe.
Ma source est essentiellement le livre
Le Morane-Saulnier MS 406 de Lela Presse.
Pour ce qui est des comptages, j'ai été amené à faire des choix en fonction de ce qui me paraissait vraisemblable. Par exemple, ayant constaté que les revendications de Pierre Le Gloan pendant la guerre de Syrie étaient toutes validées par C. Shores et C.J. Ehrengardt, j'ai validé sa victoire probable.
Par contre, je n'ai pas validé une victoire sur un Henschel 126 dont rien, dans le texte, n'indique qu'il ait fini au sol. Mais cela ne concerne au plus que quelques unités, donc les ordres de grandeurs ne varient pas.
Un problème d'échantillonnage
La première limitation à laquelle je me suis heurté, qui touche tous les types d'avions Français, est l'attrition des effectifs d'avions due aux attaques d'aérodrome.
Cela va réduire plusieurs groupes de manière quasi-totale, amenant à les ré-équiper complètement. Ils ont ainsi été éliminés du champ de bataille aux moments cruciaux de la bataille.
Par exemple, c'est une petite quarantaine de Morane qui furent ainsi détruits au sol entre le 10 et le 16 Mai. L'ordre de grandeur de ces destructions au sol est le même que celui des pertes en vol.
Les avions ainsi détruits ne représentaient plus aucun danger pour les bombardiers Allemands !
La seconde, partiellement connexe, provient des abandons d'avions non réparés qui, dès lors, tombèrent aux mains de l'ennemi ou furent détruits pour éviter cette issue..
Ainsi, le 17 Mai, le GC III/2 s'était envolé (heureusement à temps) pour un aérodrome parisien avec 11 Morane valides mais en laissant sur place 17 avions non réparés.
Ces deux facteurs réduisirent considérablement le nombre d'avions susceptibles d'opérer efficacement contre l'aviation ennemie.
Cela n'aurait aucun sens de prendre ces pertes en compte dans les "vraies" pertes au combat, même si elles en dérivent obligatoirement.
La plus grande partie d'entre elles étaient évitables par un aménagement rationnel des bases incluant une DCA servie par des hommes compétents et courageux.
Ce qui ne fut pas toujours le cas, comme par exemple, le 16 Mai, lorsque la DCA censée protéger le Groupe II/6 resta muette pendant 20' alors que 18 Do 17 bombardaient puis mitraillaient impunément le terrain qu'elle devait protéger, ne laissant que 4 Morane aptes au vol.
Mais les aérodromes qui ont fini par tomber aux mains de l'ennemi étaient tous restés occupés trop longtemps alors que les lignes ennemies s'étaient dangereusement rapprochées.
J'ai du mal à comprendre - il est vrai que je ne suis qu'un simple citoyen - que les commandants de groupes aient attendu indéfiniment l'ordre d'évacuation salvateur issu de leur hiérarchie plutôt que d'envoyer leurs avions en sécurité.
L'obéissance à ce point aveugle, qui interdisait toute initiative, est forcément mortelle. Mieux valait risquer le conseil de guerre que de perdre des dizaines d'avions (je sais, c'est typiquement une pensée de contribuable).
Accessoirement, il devait être évident pour tous ces commandants que l'Etat-Major de l'Air était complètement saturé d'informations désagréables et qu'il n'avait rien prévu pour faire face à une telle situation.
C'est d'autant plus impardonnable que les officiers en charge des aérodromes devaient avoir une idée des derniers points où leurs pilotes avaient vu l'ennemi.
Par ailleurs, en partant dans la panique du dernier moment, il devenait impossible de miner les terrains.
Ainsi, les chasseurs et bombardiers Allemands n'avaient qu'à s'y installer tranquillement pour continuer leur sale boulot.
Si nos officiers avaient été correctement renseignés, ils eussent su que les Messerschmitt ne pouvaient pas s'éloigner de plus de 200 km de leur terrain. Des mines bien placées auraient peut-être détruit un ou deux avions, mais surtout, elles auraient ralenti les Allemands, ce qui n'entrait pas du tout dans leur schéma de Campagne à l'Ouest. Maintenant, vous vous dites peut-être que ma vision est très "post-Afghanistan", mais ceux nos officiers qui avaient vécu l'offensive en Sarre de 1939 connaissaient l'importance des pièges explosifs et l'avaient raconté.
les victoires pendant une période "pertinente"
L'effectif initial de l'Armée de l'Air (en métropole) en Morane-Saulnier 406 au matin du 10 Mai 1940 était de 10 groupes de chasse pouvant aligner chacun de 25 à 30 avions en théorie mais la disponibilité réelle faisait qu'il valait mieux compter 20 avions par groupes. Soit 200 avions au moins.
Un groupe (I/6) étant encore dans le Midi, cela signifie que ce sont 180 Morane qui ont dû faire face aux premières attaques de la Luftwaffe.
Les pertes furent importantes, aussi bien en avions qu'en pilotes, surtout à partir de 2ème jour, puisque la Jagdwaffe était devenue très présente. Je me contenterais donc de donner les résultats allant du 10 au 14 Mai.
Elles sont de 60 avions Allemands, y compris deux avions abattus en coopération, l'un avec des Bloch 152 du II/8, l'autre avec des Hurricane.
La plus importante part de ces victoires est constituée de 27 Heinkel 111, suivi logiquement par 13 Dornier 17 ou 215 (qui sont distingués inutilement par nos pilotes mais qui ne sont que de simples variantes d'un même avion).
Ces avions constituèrent des cibles difficiles. Très rares sont ceux qui furent abattus par un seul pilote, et quand ce fut le cas, il s'agissait d'un excellent pilote très bon tireur qui deviendra un as (par exemple, Pierre Le Gloan).
Dans la plupart des cas, nos pilotes devaient se grouper pour abattre les avions ennemis.
Le cas le plus caricatural est celui d'un groupe de Heinkel 111 qui avait survolé Luxeuil à 08:30. Le commandant du GC II/7, alerté à temps, fit décoller ses 21 chasseurs pour éviter qu'ils soient détruits au sol.
Mais les bombardiers Allemands ne s'intéressaient pas à cette base.
Cinq Morane restèrent en couverture à Luxeuil.
Les 16 autres se lancèrent à la poursuite des bombardiers qu'ils ne purent rattraper que peu avant Dijon (donc après 240 km de poursuite, ce qui signifie qu'elle avait duré de 40 à 50' !).
Un des Heinkel, train sorti dès les premiers tirs, fut isolé et abattu près du lac des Settons (~50 km plus loin) après le tir conjoint des 16 Morane ! J'y reviendrais plus loin.
Si le Dornier 17 reste très connu pour sa grande maniabilité, qui lui valut d'être employé préférentiellement dans les attaques d'aérodromes à basse altitude, le Heinkel 111 a démontré que bien piloté, il pouvait, lui aussi, assurer un combat tournoyant.
Ainsi, le 10 Mai, le S/Lt Steunou a attaqué un He 111 esseulé vers 05:30. Le pilote ennemi manœuvrait très bien. A l'arrivée en renfort de l'Adj Diaz et du S/Lt Capdeville, il profita de son avantage de vitesse pour s'enfuir. Le combat avait duré 25' !
Deux Junkers 88, le plus rapide bombardier de la Luftwaffe (officiellement), ont également été abattus dans cette courte période.
Le premier, qui avait bombardé le terrain du III/1 au petit matin du 10 Mai, l'avait bien cherché, vu qu'il avait traîné sur place pendant un bon moment !
Six Henschel 126 font bien sûr partie de cette charrette, mais il est intéressant de constater que il faut souvent une patrouille de 3 Morane (voire plus) pour abattre certains d'entre eux, ce qui montre leur excellente maniabilité comme l'excellence de leurs pilotes.
Aucun Junkers 87 n'a été rencontré, ce qui est normal, puisque les engagements de ces premiers jours n'ont pas eu lieu près du front.
Enfin 12 chasseurs Messerschmitt sont à comptabiliser, à part égale entre Bf 109 et Bf 110.
Il est à noter que face au monoplace Allemand, les victoires montrent que le Morane peut tirer son épingle du jeu face à un avion pourtant très supérieur en performances.
Encore faut-il que le pilote ne soit pas surpris. Car, évidemment, les situations d'entame des combats étaient déterminantes. Cela fut vrai pour tous les chasseurs Français - y compris les Curtiss et les Dewoitine - dont la visibilité arrière était quasi-nulle, interdisant l'anticipation des manœuvres vitales.
les pertes, premières constatations
La violence de l'attaque Allemande est attestée par la perte définitive de 43 Morane en 5 jours, qui s'est accompagné, hélas, de la disparition de 13 pilotes tués.
Il y a eu aussi des pilotes blessés et d'autres prisonniers.
Cela peut se dire autrement : Cela représentait l'anéantissement complet de 2 groupes entiers, ou encore de 20% de l'effectif total de Morane... en juste 5 jours.
Treize pilotes survivants durent quitter leur chasseur en flamme. Cela représente environ 30% des pertes. Ce qui m'a interpellé fut que l'essentielde ceux-là avaient été abattus par les mitrailleurs arrières des bombardiers.
Il paraît évident que le radiateur d'huile, qui présentait une surface importante de la face avant du fuselage, était particulièrement vulnérable. L'huile surchauffé d'un moteur très mal refroidi pouvait s'enflammer, comme le savent celles et ceux qui font chauffer de l'huile dans une poêle.
Néanmoins, le fait qu'un seul avion (MS n°67 du II/6, piloté par l'Adj Leclercq) ait été rapporté comme ayant explosé en vol, signifie que les 2 réservoirs d'essence étaient plutôt correctement protégés.
Les attaques infructueuses
Ce qui étonne maintenant, c'est le nombre étonnant d'attaques qui n'ont pas abouti, même lorsque les pilotes voyaient les moteurs de leurs proies commencer à brûler.
Ainsi, le 10 Mai vers 15:00, 5 Morane du GC I/2 attaquent 6 He 111 du KG 55 sans protection. Deux bombardiers sont attaqués chacun par une patrouille. Le premier Heinkel attaqué ralentit, mais sa formation aussi. Le second bombardier met la gomme et s'enfuit. Les Morane rentrent bredouilles.
Le lendemain, une mésaventure identique arrive à une patrouille du GC II/2 avec un Do 215, puis aussi au GC III/2 avec un Do 17, ces avions étant réputés moins rapides que les Heinkel.
Au total, pour ces 5 jours de combat, il y a eu 25 avions Allemands engagés qui sont rentrés à la maison.
Il va de soi que c'est une proportion anormalement élevée. Elle explique la fable qui a couru après le 24 Juin 1940 sur "des avions Allemands blindés".
Mais cette fable nous apporte une partie de l'explication de l'ampleur du phénomène. Il s'agit de problèmes d'armes et d'armement.
Nos ingénieurs de l'armement avaient décidé (programme de Juillet 1934) que les chasseurs porteraient un armement de 1 canon de 20 mm et 2 mitrailleuses de 7.5 mm type MAC (Manufacture d'Armes de Châtellerault).
Le canon (Hispano-Suiza HS 404) tirait des obus de 125 gr à 850 m/s au rythme de 700 cp/min, ce qui était très destructeur pour tout avion attaqué jusqu'en 1945. Par contre, il n'était approvisionné qu'à 60 obus, ce qui représentait juste 8 secondes de tir. La pièce pesait 60 kg à vide.
Les mitrailleuses de 7.5 mm disposaient de 300 cartouches dans un chargeur spiral. Cela représentait environ 16 secondes de tir.
Autant dire qu'il fallait vraiment être un excellent tireur pour abattre des bimoteurs de 10 tonnes en charge dans ces conditions !
Pour mémoire, le Dewoitine 520 disposait de 4 mitrailleuses en plus du canon et elles étaient capables de tirer 675 balles chacune. Le Bloch 152 avait le même nombre de mitrailleuses qui tiraient 500 cartouches, mais ce chasseur disposait aussi d'un canon supplémentaire.
Cependant, l'armement du Morane était suffisamment puissant pour détruire les Messerschmitt qui passaient à portée de tir.
Dans leurs livres Docavia sur la Chasse Française entre 1918 et 1940, Jean Cuny et Raymond Danel se demandaient pourquoi nos chasseurs n'avaient jamais été pensés pour des mitrailleuses lourdes de calibre 12.7 mm ou 13.2 mm.
Bien évidemment, de telles armes montées à la place des MAC de 7.5 mm eussent sans aucun doute augmenté très fortement les succès de tous nos chasseurs sans les alourdir inconsidérément. Mais nos ingénieurs de l'armement voulaient tout standardiser et, par ignorance des aléas du tir air-air (et probablement sous l'influence des artilleurs de Marine), pensaient que le canon de 20 mm était la panacée universelle.
Cependant, je me souviens avoir lu, il y a pas mal de temps, que les mitrailleurs Allemands avaient payé un lourd tribu pendant la Campagne de France. Le déficit de victoires des Morane n'implique donc pas obligatoirement une relative innocuité pour le corps de bombardement Germanique.
Un commandement inerte
Ce qui peut surprendre, dans cette période, c'est l'envoi de notre chasse en Belgique.
Il était tout à fait concevable d'envoyer nos Curtiss escorter nos avions de renseignement ou de bombardement en Belgique. Encore fallait-il que leurs aérodromes restent en France.
Par contre, envoyer nos autres groupes de chasse en Belgique était un pari stupide.
Nos Morane avaient un rayon d'action plutôt modeste (même si les Bloch étaient encore plus mal lotis sur ce plan). Ils étaient des chasseurs défensifs purs.
J'ai déjà dénoncé la stupide
inféodation des chasseurs à des zones géographiques. Il va de soi que les bombardiers étaient logés à la même enseigne.
Nous le savons depuis longtemps, les aviateurs de reconnaissance avaient parfaitement identifié le point d'attaque de Guderian dès le 12 Mai au soir.
Il eut été normal de préparer une très grosse offensive aérienne dans les Ardennes, (je veux dire une noria de tous nos bombardiers, y compris les Bloch 131 qui eussent été bien plus adaptés dans ce rôle que dans celui de la reconnaissance), et pour l'aider, y envoyer toute notre chasse, laissant la protection du territoire aux seuls Potez 631.
Les pertes Françaises auraient, en quelques jours, atteint un sommet monstrueux. Mais les chars de Guderian et de Rommel ne seraient pas passés.
Dans ce contexte, il est tout de même difficile de comprendre que le I/6 soit resté à Marignane du 10 au 17 Mai et que le I/7 soit resté pendant toute la campagne au Liban !
Il était de la responsabilité de Vuillemin de jouer son rôle tactique et stratégique.
Mes critiques quant aux performances du Morane restent intactes, elles sont plus que validées par la poursuite de 240 kilomètres nécessaire au GC II/7 pour rattraper des Heinkel 111 volant à 5000 m.
Si ce groupe avait été équipé de Nieuport, l'affaire eut été réglée en une dizaine de minutes, lui permettant de passer du temps supplémentaire pour attaquer d'autres groupes ennemis.
De même, les pertes liées aux mitrailleurs ennemis eussent été considérablement réduites, car nos pilotes auraient eu en permanence cet avantage d'altitude qui permettait la surprise.
L'importance de la surprise pour les chasseurs est bien illustrée par le fait d'armes d'une patrouille du II/6 et du III/3 le 15 Mai (juste en dehors de la période que j'ai choisie).
Le chef de cette patrouille était l'A/C Leblanc, il emmenait le S/Lt Bévillard et le Sgt Gouzi et tous volaient à 5000 m.
Leblanc ayant repèré un Do 17, ne fonça pas droit sur lui mais monta avec ses équipiers à 6000 m et vers l'Est pour être dans le soleil de l'ennemi.
Il piqua ensuite sur le Dornier à la plus grande vitesse possible et Gouzi, plein de fougue, réussit à donner le coup mortel, ouvrant son palmarès de tout près et sans recevoir aucune balle dans son avion.
Cela montre que, employé intelligemment, le Morane pouvait donner de meilleurs résultats que ce qui a pu en être obtenu en moyenne.
Cela confirme aussi que la transformation en MS 410 aurait bien amélioré la vie de nos pilotes.